Au Liban, la Beirut Pride est annulée mais le combat continu

Outlet: Les Inrockuptibles (Les Inrockuptibles) / Editor: Hugo Lautissier / Language: French / Date of publication: 22 May 2018 / Estimated reading time: 5 minutes 49 seconds.


 Des participants à la Beirut pride 2017 à Batroun au nord de Beyrouth (©Ibrahim Chalhoub : AFP).jpg

Des participants à la Beirut pride 2017 à Batroun au nord de Beyrouth (©Ibrahim Chalhoub : AFP).jpg

La marche des fiertés qui devait se tenir du 12 au 20 mai a été interdite par les autorités. Au programme, des concerts, de représentations artistiques et de conférence autour du HIV ou des droits juridiques des homosexuels. Son organisateur a passé une nuit en prison. Mais le vent tourne à Beyrouth, et la communauté LGBT se mobilise.

En début de semaine dernière, celle qu'on appelle la capitale gay du Moyen-Orient n'aura pas été à la hauteur de sa réputation. Lors du troisième jour de festivité de la Beirut  Pride - la marche des fiertés libanaise -, le bureau de censure de la sûreté générale est intervenu quelques minutes avant le début de la lecture d'une pièce de théâtre mettant en scène le parcours de victimes de violences homophobes dans différents pays.

La représentation est annulée pour défaut d'obtention d'un visa de censure. "La demande avait pourtant été faite. Le bureau avait répondu que ce n'était pas nécessaire, puisqu’il s’agissait d’une simple lecture et non pas d’une performance", explique le coordinateur de la Beirut Pride, Hadi Damien, 29 ans. Dans la foulée, il est conduit au siège de la police des mœurs et passe la nuit en cellule. "On était 39 personnes dans une cellule prévue pour cinq", poursuit-il. Le lendemain, il apprend qu'il est accusé d'avoir publié un texte en langue arabe sur le site de l’événement, incitant à la débauche et au vice. Problème, l'organisation n'a pas publié de texte en arabe. Seulement une présentation en anglais évoquant les objectifs de la Beirut Pride. "C'est un texte falsifié. Ses auteurs de la version en arabe ont choisi des événements du festival, en ont changé le contenu et la description." Hadi Damien est finalement relâché le lendemain, après décision du procureur d'annuler tous les événements liés à la Beirut Pride et après avoir signé un engagement à s'y conformer. La décision a provoqué la réaction d'organisations comme Amnesty International qui a dénoncé une "tentative scandaleuse visant à nier les droits humains des personnes LGBTI".

Un an de prison ferme pour homosexualité

L'an passé, certaines activités de la première édition de la Marche des fiertés avait été annulées à la suite de pressions d'associations religieuses et des événements sont régulièrement interdits par les autorités. Dans ce petit pays où cohabitent tant bien que mal 18 communautés religieuses, la situation des gays reste très disparate. Si dans certains quartiers de Beyrouth, la population LGBT jouit d'une relative bienveillance avec des clubs et des bars ouvertement gays ainsi que des centres de santé ouverts à tous, qui garantissent à la capitale libanaise son statut d'exception au Moyen-Orient, la situation dans le reste du pays est beaucoup plus difficile. Une étude Ipsos commandée par la Fondation arabe pour les libertés et l'égalité (AFE) réalisée en 2015 sur 1200 personnes fait apparaître que 79% des interviewés estime que l'homosexualité est une maladie hormonale, 82% pensent que c'est une menace envers le modèle de la famille traditionnelle. Par contre 65% d'entre eux s'opposent à l'idée que les homosexuels puissent aller en prison.

Car l'article 534 du code pénal interdit toujours les relations dites « contre-nature » passibles d'un an de prison ferme. Depuis 2009, cinq juges ont refusé de poursuivre des homosexuels sous ce chef d'inculpation, évoquant des termes imprécis qui n'ont pas à s'appliquer à la communauté gay. Il y a une déstigmatisation qui est manifeste dans la société, veut croire Hadi Damien au lendemain de sa libération. C'est une évolution naturelle. Les homos sont de plus en plus visibles dans les sphères professionnelles, académiques et sociales. » Georges Azzi, directeur de l'AFE abonde : « Il faut se souvenir qu'il y a dix ans, des gays étaient battus et emprisonnés régulièrement et il n'y avait pas une ligne dans les médias ».

"Les choses sont en train de changer"

Depuis 2005 et la création de l'ONG « Helem », un noyau dur d'activistes militent pour un reconnaissance des droits LGBT. Les dernières élections législatives, début mai, les premières depuis neuf ans, ont été l'occasion pour les activistes de se faire entendre à travers des actions de lobbying auprès des partis politiques et des pôles religieux du pays. Plusieurs élus ont déclaré leur intention de mettre fin à la loi pénalisant l'homosexualité. Reste à voir si les paroles se transformeront en acte. « Je suis optimiste sur ce point. Les choses sont en train de changer, estime Georges Azzi. On ne peut pas attendre des décisions de justice pour avancer, l’objectif c'est le parlement. A nous de maintenir la pression sur les responsables politiques. Ils savent que nous n'avons plus peur et que nous irons jusqu'au bout dans ce combat ».

Trois jours après l'annulation de la Beirut Pride, 200 personnes participaient à une soirée storytelling dans le cadre de la Journée internationale contre l'homophobie et la transophobie.


NOTES DE BEIRUT PRIDE :

1. La Beirut Pride n'est pas annulée, ses initiatives et ses projets continuent. Se sont ses activités prévues jusqu'au 20 mai 2018 qui ont été suspendues sur ordre du Procureur Général de Beyrouth. La suspension est effective indépendamment de la captivité ou de la libération du coordinateur de Beirut Pride. L'engagement qui a été demandé à Hadi Damien de signer accuse réception de la décision du Procureur Général et n'a pas d'autre portée. Il ne s'agit pas d'un texte quelconque en langue arabe incitant à la débauche et au vice, mais d'un faux-programme en langue arabe qui s'est fait passé pour celui de la Beirut Pride. Le site de la plateforme englobe plus que d'une présentation en anglais évoquant les objectifs de la Beirut Pride. Pour plus de précisions, se référer à la déclaration en anglais Statement about the Suspension of Beirut Pride Events – 14 May 2018.

2. Pour plus d'info sur le lobbying politique LGBT et les élections législatives du 6 mai 2018, se référer à l'article anglais de la Beirut Pride intitulé "Parliament Elections in 2018: The LGBT Electorate Challenges".