Beirut Pride : la communauté LGBT muselée

Outlet: Femme Magazine / Editor: Danièle Gerges / Language: French / Date of publication: June 2018 / Estimated reading time: 6 minutes, 38 seconds.


Soirée rooftop avec le drapeau arc-en-ciel projeté sur l’immeuble (Beirut Pride 2017).

Soirée rooftop avec le drapeau arc-en-ciel projeté sur l’immeuble (Beirut Pride 2017).

Pour la deuxième année consécutive, le rendez-vous festif de la Beirut Pride s’est tenu à Beyrouth. Son but ? Dénoncer le rejet de l’homophobie. Mais, alerté par des associations religieuses musulmanes qui réécrivent le programme à leur guise, le procureur général de Beyrouth ordonne l’arrestation de Hadi Damien, initiateur de l’événement, et suspend les activités prévues, avant de le relâcher.

Organiser une Gay Pride dans un pays arabe demande courage et détermination. C’est ainsi que, pendant près d’une semaine, les organisateurs de ce qu’on appelle communément Marche de la fierté des LGBT (lesbiennes, gays, bisexuelles, transsexuelles) ont réussi le pari de mettre en place une plateforme avec au programme des spectacles, panels de discussions, échanges de vécu... Mais, les choses se sont gâtées lorsqu’à l’appel d’associations religieuses musulmanes qui ont présenté la Beirut Pride comme un événement « d’incitation à l’immoralité », la police des mœurs est intervenue sur ordre du procureur général, arrêtant Hadi Damien, avant d’annuler la poursuite des activités. Il faut préciser que ces associations avaient fait circuler une programmation qui ne correspondait pas à celle prévue par la Beirut Pride.

« En effet, confirme Hadi Damien à Femme Magazine, j’ai été conduit au poste de police. Après y avoir passé la nuit, et suite à l’interrogatoire, la décision est prise d’annuler les événements programmés. Quant à moi, pour être libéré, j’ai dû signer un document certifiant avoir pris connaissance de la décision du procureur, et m’engageant à donner aux investigateurs une attestation de résidence où ils peuvent me contacter à n’importe quel moment. Sinon, je risque d’être détenu et renvoyé devant la cour et inculpé d’organisation de projets incitant à l’immoralité. »

Certes, le Liban est réputé pour être l’un des pays les plus libéraux d’un Moyen-Orient conservateur et si les mentalités commencent à se libérer, l’article 534 du code pénal libanais interdit clairement les activités sexuelles « qui vont à l’encontre des lois de la nature ». Ces actes, selon la loi libanaise, sont passibles d’une peine allant jusqu’à un an de prison et d’amendes allant jusqu’à un million de livres libanaises. Par contre, en théorie, le test de l’œuf appelé aussi test de la honte (il s’agit d’introduire un œuf dans l’anus du concerné pour en tester l’élasticité) a été interdit après réprobation de l’Ordre des médecins. « Ces tests, reconnaissent désormais les médecins légistes, ne peuvent être effectués que sur autorisation du procureur général et n’ont aucune valeur scientifique. »

« La réalité est bien différente, assure Damien. Le test de l’œuf n’a pas été formellement annulé et peut toujours être effectué lors d’un interrogatoire. Quant à l’article 534, on y a souvent recours pour condamner toute personne accusée d’homosexualité. »

« Les oppressions subies par les LGBT au Liban sont multiples, poursuit le coordinateur de la Gay Pride, et leur sévérité dépend de la classe sociale de l’individu, de son niveau d’éducation, de son statut professionnel, de son état de santé… Cela ne veut pas pour autant dire qu’il n’existe pas de cercles sociaux ou des adresses gay-friendly, ce qui confère ce label au pays.»

Non seulement les homosexuels souffrent des retombées d’une loi qui les incrimine et du test de la honte, mais nombreux sont les médecins qui, à la demande de parents qui refusent l’homosexualité de leurs enfants, tentent de leur faire subir des thérapies dites « réparatrices ». Ces thérapies visent à, soi-disant, modifier leurs orientations sexuelles et à les rendre hétérosexuels, en bref à les guérir de « leurs déviations ». Cette méthode, utilisée toujours par certains, a poussé la Société Libanaise de Psychiatrie (LPS) à rappeler quelques vérités scientifiques : « L’homosexualité n’est pas un trouble mental », écrit la LPS dans un communiqué, rappelant au passage que l’American Psychological Association a cessé de considérer l’homosexualité comme une maladie en 1973, ajoutant que « l’homosexualité en soi n’implique aucune altération du jugement, de la stabilité ou des capacités sociales générales ou professionnelles. » « Nous en appelons aux professionnels de la santé mentale pour qu’ils s’en tiennent uniquement à la science quand ils expriment une opinion, ou lorsqu’ils administrent un traitement », assènent-ils.

La capitale libanaise a vu émerger une série de bars, de clubs, de sites… gay-friendly.

BEYROUTH, CAPITALE ARABE GAY-FRIENDLY

Les homosexuels ne sont pas à l’abri des maltraitances policières. Ils souffrent aussi de discriminations sociales et familiales dont ruptures, licenciements, rejet, vexations, injures, atteinte à leur dignité physique et morale… et même parfois menaces de mort… mais Beyrouth reste la seule capitale arabe où la vie des gays peut s’exprimer, même de manière timide. La capitale libanaise a vu émerger une série de bars, de clubs, de sites… gay-friendly. « Je suis arrivé d’Égypte pour assister à la Gay Pride, confie Ahmad, jeune Égyptien. Nous sommes tout un groupe à venir régulièrement dans la capitale libanaise qui est devenue une sorte de lieu de pèlerinage pour nous. La vie nocturne beyrouthine est très riche. Certes, les bars et clubs ne sont pas ouvertement promus comme clubs gay mais le bouche à oreille fonctionne indéniablement et les lieux où nous nous retrouvons deviennent par la force des choses des espaces de rencontre entre personnes homosexuelles. » Adrien, français, suit de près la scène homosexuelle beyrouthine et a recours à des applications de rencontre entre gays pour élargir son cercle de connaissances. « Quand la boîte de publicité dans laquelle je travaille à Paris m’a proposé de venir travailler au Liban, je n’ai pas hésité une seconde. Certes ce n’est pas le nirvana, mais les discriminations auxquelles font face les gays, surtout s’ils n’exhibent pas leur vie privée dans les lieux publics, sont minimes comparées à d’autres pays arabes où j’ai vécu. Certes la Gay Pride du dimanche a été annulée mais j’ai eu l’occasion de me rendre aux autres événements qui ont eu lieu au cours de la semaine et j’ai entendu des témoignages saisissants de franchise et de courage. J’ai vu des parents se sentir fiers des accomplissements de leurs enfants homosexuels et ça je peux vous assurer que vous ne le verrez nulle part dans les pays du Moyen-Orient, parole de globe-trotter », conclut-il le sourire aux lèvres. Certes, la bataille est loin d’être gagnée et la liberté de se sentir à l'abri du jugement d’autrui n’est pas pour demain, mais le Liban est sur le bon chemin…

DÉBUT DES FESTIVITÉS…

C’est à la Station Beirut que le lancement de la Beirut Pride 2018 a eu lieu. Le chanteur Khansa a donné le ton, dans une performance époustouflante. Avec son turban posé sur les yeux et ses vêtements amples, juste serrés à la taille, il s’est déchaîné, telle une liane présentant une chorégraphie aérienne des plus sensuelles. Il a réalisé sa dernière prestation torse nu, chaussé de talons aiguilles vertigineux. Puis ce fut au tour de Alsarah & the Nubatones, groupe soudanais soutenant les droits de la communauté LGBT, d’allumer le feu. Un atelier de parole de personnes LGBT, venues avec leurs parents, a également été organisé. Il y a eu aussi le lancement de «The corporate plegde», un dispositif qui vise à prévenir les discriminations subies par les LGBT dans le cadre de leur vie professionnelle. La suite du programme a été annulée à cause de la descente des agents de police… Mais, selon les organisateurs, « le dernier mot n’est pas encore dit »…

LES DÉBUTS DE LA GAY PRIDE AU LIBAN

C’est en mai 2017 que la première Gay Pride voit le jour à Beyrouth. La presse mondiale s’était vivement intéressée à cet événement qui est le fruit d’un travail de mobilisation qui s’est poursuivi sur plusieurs années dans le secret le plus total. Des rencontres régulières ont eu lieu avec les initiateurs du projet, et des organisations non gouvernementales, des artistes, des propriétaires de lieux publics… « L’objectif de la Gay Pride, selon Hadi Damien, étant de banaliser l’existence de la communauté LGBT et de dénoncer, loin de toute violence, toutes sortes de haine et de discrimination et plus particulièrement celles concernant les identités homosexuelles. »


COMMENTAIRES DE LA BEIRUT PRIDE :

1. La suspension des activités programmées par Beirut Pride jusqu'au 20 mai était la décision du Procureur Général de Beyrouth. Elle est effective indépendamment de la captivité ou de la libération du coordinateur de Beirut Pride. En d'autres termes, même transféré au parquet, les activités programmées étaient suspendues. L'engagement qui a été demandé à Hadi Damien de signer accuse réception de la décision du Procureur Général et n'a pas d'autre portée. L'événement est décrit dans la déclaration en anglais Statement about the Suspension of Beirut Pride Events – 14 May 2018.

2. On évitera d’utiliser le terme “Gay Pride”, le remplaçant par “Beirut Pride”, ainsi que le terme “transgenres” à la place de “transsexuelles”.