Hadi Damien : "Les lendemains de la Beirut Pride sont brillants"

Outlet: Le Petit Journal / Editor: Aline Lafoy / Language: French / Date of publication: 26 November 2018 / Estimated reading time: 6 minutes, 21 seconds.


Créateur et coordinateur de la Beirut Pride de Beyrouth, il organise en 2017 la premiÚre marche des fiertés du Liban. Pour LPJ Beyrouth, il décrit la situation des LGBTIQ+ au Liban.

 

Lepetitjournal.com/Beyrouth : Qu'est-ce que la marche des fiertés ?

Hadi Damien : Il s’agit de l’un des Ă©vĂ©nements des fiertĂ©s (pride en anglais). Les LGBTIQ+ et les personnes qui croient en leurs droits manifestent pour dire au monde qu’ils existent dans le but d’ĂȘtre visible, car c’est uniquement Ă  travers sa visibilitĂ© qu’un groupe social dĂ©construit les mythes, les mensonges et les prĂ©jugĂ©s qui l’entourent et le stigmatisent. On ne peut pas discuter des homosexuels sans eux. C’est comme si on dĂ©battait d’affaires de femmes sans les femmes, ou de mĂ©decine sans mĂ©decins. Ce serait absurde et incomplet.
Les FiertĂ©s sont reprĂ©sentatives d’une sociĂ©tĂ© ; elles appartiennent au milieu qui les porte et rassemblent des gens de plusieurs horizons, opprimĂ©s et mis au dĂ©fi. La FiertĂ© est toujours menĂ©e par celles et ceux qui cherchent Ă  se libĂ©rer de la bigoterie.

 

Que rĂ©clament les LGBTIQ+ ?

Les droits revendiquĂ©s par les LGBTIQ+ (lesbiennes, gays, bisexuel.le.s, trans*, intersex et queers/questioning) sont trĂšs clairs. Il s’agit de lutter contre les discriminations qui entravent le vĂ©cu. La fiertĂ©, qui n’est pas l’orgueil, est une rĂ©ponse Ă  la honte, un sentiment auquel les LGBTIQ+ ont longtemps Ă©tĂ© soumis, jugĂ©s et mĂ©prisĂ©s pour leurs Ă©motions, sentiments et dĂ©sirs. Entraver une personne dans ce qu’elle a de plus naturel, de plus Ă©lĂ©mentaire, mĂšne aux discriminations, aux discours de haine et aux appels Ă  la violence. Les fiertĂ©s cherchent Ă  dĂ©construire cette honte imposĂ©e qui mĂšne Ă  la haine de soi et Ă  l’auto-destruction. Elles sont un moyen de lutte contre la stigmatisation, offrant un moyen de visibilitĂ© pour celles et ceux qui le souhaitent, afin de rĂ©clamer cet espace en sociĂ©tĂ©.

 

D’oĂč est venue l’idĂ©e d’une Beirut Pride au Liban ?

J’ai longtemps Ă©tĂ© critique des fiertĂ©s, ne sachant pas ce qui se trouvait derriĂšre l’aspect festif et carnavalesque des marches. Toutefois, en assistant Ă  la Pride europĂ©enne de 2016, j’ai Ă©tĂ© sidĂ©rĂ© par son impact joyeux et stimulant sur les participants et les spectateurs. De retour au Liban, et aprĂšs une rĂ©flexion avec des amis et quelques ONG sur les moyens de faire avancer le dossier LGBTIQ+ au Liban, nous crĂ©ons la Beirut Pride.

La Beirut Pride s’inscrit dans un plan d’action qui touche Ă  la politique, aux religions, aux mĂ©dias, Ă  l’éducation, aux entreprises et aux familles afin d’amĂ©liorer la visibilitĂ© du dossier LGBTIQ+ au Liban par une attitude positive, loin de la victimisation, et en coordination avec les industries crĂ©atives. La rĂ©ception de Beirut Pride a Ă©tĂ© formidable. Jamais nous n’aurions pensĂ© que les gens y rĂ©pondraient en si grand nombre.

 

Quelle est la situation des LGBTIQ+ au Liban ?

Capitale du Liban, souvent surnommĂ©e la ville la plus libĂ©rale du monde arabe, Beyrouth est une ville trĂšs hĂ©tĂ©roclite. La vie d'un homosexuel libanais Ă  Beyrouth ressemble Ă  celle de tout autre citoyen libanais, en y ajoutant les discriminations fondĂ©es sur l’orientation sexuelle. Je suis nĂ© en 1989, et, jusqu’à rĂ©cemment, l'homosexualitĂ© Ă©tait un sujet tabou. La majoritĂ© des Libanais confondait homosexuels, pervers, pĂ©dophiles, prostituĂ©s, toxicomanes et criminels ; un stĂ©rĂ©otype infondĂ© et polarisant que les talk-shows et les sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es ont renforcĂ© par une reprĂ©sentation stĂ©rĂ©otypĂ©e du personnage homosexuel.

Les autoritĂ©s religieuses locales contribuent Ă©galement au conditionnement nĂ©gatif de l’homosexualitĂ©. Alors que les textes sacrĂ©s chrĂ©tiens et musulmans ne font pas mention de rapports entre personnes du mĂȘme sexe, ces derniers sont considĂ©rĂ©s contre-nature, puisqu’ils ne donnent pas lieu Ă  une progĂ©niture. Il s’en suit une diabolisation de l’homosexualitĂ© et des homosexuel.le.s. La perception des concepts de masculinitĂ© et de fĂ©minitĂ© a renforcĂ© les stĂ©rĂ©otypes, et celles et ceux qui n’y adhĂšrent pas strictement (les femmes masculines et les hommes fĂ©minins) sont sujets Ă  des remarques dĂ©plaisantes et au harcĂšlement physique. Les oppressions qui touchent les LGBTIQ+ au Liban sont multiples et dĂ©pendent de l’environnement familial, de l’éducation reçue Ă  la maison et Ă  l’école, de la classe sociale, du rapport Ă  la religion, etc.

Plusieurs Ă©tablissements sont inclusifs et LGBT friendly : des centres mĂ©dicaux, un salon de beautĂ©, des espaces de travail, des cafĂ©s, des librairies, des restaurants, des malls, des boutiques, des clubs, des bars, des plages et des centres balnĂ©aires. Être LGBTIQ+ Ă  Beyrouth est loin d’ĂȘtre idĂ©al, mais c’est trĂšs amusant, surtout quand vous ĂȘtes dans un bon endroit et en bonne compagnie.

 

Que dit la loi libanaise sur ce sujet ?

L’homosexualitĂ© n’est pas mentionnĂ©e, mais un article du Code PĂ©nal libanais est utilisĂ© pour poursuivre les personnes LGBTIQ+. Il s’agit de l’article 534 qui stipule que “tout acte sexuel contre-nature est passible d’une peine de prison allant jusqu’à un an". Depuis peu, les tribunaux attĂ©nuent cette peine et la remplacent par une amende. Depuis 2009, cinq personnes poursuivies pour homosexualitĂ© (plutĂŽt pour soupçons d’homosexualitĂ© Ă  cause d’aveux, de look vestimentaire, ou de possessions d’images homo-Ă©rotiques sur leur tĂ©lĂ©phone portable) ont Ă©tĂ© acquittĂ©es. En 2013, la sociĂ©tĂ© libanaise de psychiatrie a dĂ©clarĂ© que l'homosexualitĂ© n'Ă©tait pas un trouble mental et n’avait pas lieu de traitement. Le test de l’Ɠuf, qui consistait Ă  insĂ©rer un objet mĂ©tallique en forme d'Ɠuf dans le rectum d'homosexuels prĂ©sumĂ©s pour prouver des rapports sexuels, n’est plus rapportĂ© depuis 2014.

 

Au moment de la Beirut Pride 2018, vous avez Ă©tĂ© gardĂ© Ă  vue. Dans quelles circonstances ?

Le 14 mai, la compagnie de théùtre Zoukak devait donner lecture du texte adaptĂ© en libanais et intitulĂ© Ogres, sur les discriminations dont sont victimes les homosexuels Ă  travers le monde. Quelques minutes avant le dĂ©but de la lecture, des membres du bureau de la censure de la SĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale font irruption dans la salle, informant Zoukak que la lecture ne pouvait plus avoir lieu. D’autres officiers de la SĂ©curitĂ© de l’État, de la SĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, de la SĂ©curitĂ© intĂ©rieure, des Renseignements et la Police des mƓurs participent Ă  cette descente. Je suis appelĂ© Ă  me rendre Ă  la Police des mƓurs le lendemain pour rĂ©pondre Ă  quelques questions. Mais quelques minutes plus tard, des policiers me demandent de les suivre Ă  la station de police de Hobeich, prĂšs de l’AUB. J’y passe la nuit et suis placĂ© en garde Ă  vue dans une cellule conçue pour cinq personnes oĂč je cĂŽtoie 38 autres dĂ©tenus. Lors de l’interrogatoire du lendemain, la police me soumet un programme prĂ©sentĂ© comme Ă©tant celui de la Beirut Pride, avec des termes qui renvoient Ă  la dĂ©bauche et Ă  l’immoralitĂ©. Les auteurs du programme en arabe ont falsifiĂ© les Ă©vĂ©nements prĂ©vus et en ont inventĂ© d’autres en les attribuant Ă  la Beirut Pride. InformĂ© de ce malentendu, le procureur gĂ©nĂ©ral de Beyrouth a pourtant dĂ©cidĂ© d’annuler les Ă©vĂ©nements prĂ©vus pour contenir les remous. Pour ma libĂ©ration, j’ai Ă©tĂ© invitĂ© Ă  signer un document dans lequel je reconnaissais la dĂ©cision du procureur gĂ©nĂ©ral et livrais une attestation de rĂ©sidence en cas d’éventuelles poursuites. Des descentes musclĂ©es ont eu lieu dans des Ă©tablissements qui allaient accueillir des Ă©vĂ©nements de la Beirut Pride afin de faire pression. Mais les Ă©vĂ©nements suspendus de la Beirut Pride ont juste Ă©tĂ© reprogrammĂ©s.

 

Quel avenir pour la Beirut Pride ?

Les groupes sont attaquĂ©s quand ils sont visibles et organisĂ©s. Le travail avec les mĂ©dias pour Ă©largir les reprĂ©sentations LGBTIQ+ est crucial. La meilleure action pour dĂ©noncer les abus et rĂ©pondre aux propos homophobes et haineux est de prendre la parole, poliment, calmement, intelligemment. Tout est question de communication. C’est pourquoi lire, s’éduquer et se cultiver est important pour se munir des bons Ă©lĂ©ments de langage. Les FiertĂ©s de Beyrouth se poursuivent. Nos lendemains sont brillants, et l’amour prĂ©vaut toujours.